Deuxième prix jeune créateur au dernier Festival international de la mode africaine, Tuga force l’admiration. De son vrai nom Domingas Monteiro, la jeune styliste capverdienne rayonne de talent et de vie. Issue des quartiers populaires de Lisbonne, celle qui n’avait pour bagage que son courage, son optimisme et sa foi est l’héroïne discrète d’une vie de roman. Portrait.
Tugani par Tuga. Une griffe pour un nom. Ou plutôt un surnom. « La blanche » en créole capverdien. Car, sixième d’une famille monoparentale de huit enfants, Domingas est la plus claire de ses frères et sœurs. Partie des faubourgs de Lisbonne, la jeune et talentueuse styliste, deuxième prix jeune créateur du Festival international de la mode africaine (Fima) 2004, a une vraie vie de roman. Avec son indéfinissable petit accent et son regard mutin, elle est, malgré elle, l’auteur humble d’une magistrale leçon de courage et d’optimisme.
Damaia, banlieue de Lisbonne. Si le quartier est aujourd’hui réhabilité, il a longtemps été une honte pour le Portugal. Cité du prolétariat étranger, l’endroit est synonyme de pauvreté et d’insalubrité. Tuga a douze ans quand elle arrête l’école. « Pour garder mes petites sœurs », explique-t-elle. Pas pour très longtemps, puisqu’elle rentre dans la vie active l’année suivante. A raison de douze heures par jour, dans le grand marché en plein air de Lisbonne. « Je travaillais de sept heures du matin à sept heures du soir. Je vendais des vêtements pour enfants. J’aimais bien ce que je faisais, surtout le contact avec les clients ». Sans le moindre misérabilisme, elle raconte ces premiers pas dans le monde des adultes avec une pointe de timidité dans la voix. C’est qu’elle n’a pas l’habitude de raconter sa vie. Et quand elle commente les hivers rigoureux qu’elle a du passer dehors à servir les clients, c’est avec un charmant : « L’hiver, c’était dur, dur » qu’elle se remémore ce passé difficile.
Racisme omniprésent
Tuga ne va plus à l’école. Elle y était pourtant brillante. A tel point qu’elle s’attirait les commentaires et les remarques désobligeantes de certains de ses professeurs qui ne comprenaient pas comment une petite Noire rivalisait haut la main avec les « vrais » Portugais. « L’école, à l’inverse de la vie à la maison, était pour moi un espace d’épanouissement personnel, même si les Noirs étaient vraiment très mal considérés ». Alors qu’importe le cursus classique d’un écolier normal. Elle décide à 14 ans de suivre des cours du soir. De 19H30 à 22H. Les journées sont longues, mais le jeu en vaut mille fois la chandelle. C’est ainsi que Domingas fera une année de sixième et une année de cinquième.
« A cause des problèmes accentués de racisme, j’ai souvent changé d’employeurs et de métiers. On nous donnait à faire toutes les tâches les plus difficiles et les plus sales. » Après vendeuse de vêtements, elle enchaîne tous les petits boulots imaginables. Pressing, hôtellerie, restauration, gardes d’enfants, l’usine, elle avoue elle-même ne pas se souvenir de tout ce qu’elle a pu faire. « Mais je ne restais jamais plus de sept ou huit mois ». Tout ça pour aider sa mère. Un soutien financier qu’elle estimait naturel. « Je ne me posais même pas la question. »
Quitter le Portugal
Les vicissitudes d’une vie difficile n’ont pourtant pas raison de ses rêves. « J’avais plein de rêves dans la tête, même si, comme je n’avais pas fait d’étude, beaucoup de jobs me paraissaient inaccessibles. » Lasse d’être confrontée aux mentalités rétrogrades dans un pays aux rudes réalités économiques, Tuga a besoin d’espace. En 1993, elle part une première fois rejoindre une de ses sœurs installée en France. Elle y retournera deux ans plus tard pour de bon. Avec son fils de deux ans. La France n’est pas une fin en soi. Et Tuga a toujours la même soif d’avancer. Commence une incroyable boulimie de savoir. Un an après son arrivée, elle s’inscrit en cours intensifs pour décrocher un BEP (brevet d’étude professionnel) secrétariat en un an au lieu de deux. Un rythme effréné, 9H-18H, qui ne l’empêche pas de suivre parallèlement des cours du soir pour avoir son brevet des collèges. Qu’elle obtiendra huit mois après le BEP. Sur sa lancée, elle enchaîne, l’année suivante, avec le baccalauréat. Sautant une initiale première d’adaptation, elle avale deux ans de programmes en douze mois. Et la voici bachelière. Mention très bien. Nous sommes en 1998.
« J’ai trouvé du travail tout de suite après en tant qu’assistante de production. Mon premier emploi », raconte-t-elle enthousiaste. Elle y restera trois ans. « J’avais fait le tour du poste et je commençais à m’ennuyer. C’est là que j’ai commencé à faire mes premiers croquis de mode. » Puis à prendre des cours de couture. « C’est là que j’ai fait ma première jupe. » Pas une vocation pour autant, car Tuga, artiste dans l’âme, a des multiples cordes à son arc. Elle peint, elle écrit et prend même des cours de théâtre. Un accident de ski viendra mettre de l’ordre dans ses priorités artistiques. « J’étais immobilisée. Ça m’a permis de faire le point. J’ai sorti tout ce que j’avais en moi. Et c’est la couture qui a dominé ».
Culture du métissage
C’est grâce à un congé individuel de formation et au soutien de sa chef que Tuga franchit le pas pour suivre une formation de stylisme modélisme. Son inspiration est placée sous le signe du métissage. « J’ai toujours baigné dans le mélange de culture, explique-t-elle. A Lisbonne, j’ai grandi avec des gitans, des Mozambicains, des Portugais, des Angolais, des personnes de Sao Tomé, des Guinéens... J’ai vécu le métissage. » Et c’est un sourire nostalgique aux lèvres qu’elle se souvient, entre autres, de la chaude ambiance des fêtes gypsi.
« Le métissage est tout une recherche d’intégration dans ma création. Je pars de la matière. C’est elle qui va me donner l’idée. Et comme les matières viennent de continents différents et que j’en combine plusieurs, cela donne forcément du mélange ». Trois influences majeures, l’Inde, l’Europe et bien évidemment l’Afrique. Afrique qu’elle retrouve en 2000 quand elle va pour la première fois au Cap Vert. La terre de ses parents. Si à la maison, « la langue officielle » avait toujours été le créole et que Tuga avoue avoir eu une « éducation purement capverdienne », elle ne connaissait rien de son île. Son voyage est une libération. Elle retrouve ses racines. « J’ai découvert qu’on pouvait être bien quelque part. »
Quête intérieure
La jeune capverdienne ne fonctionne pas en terme de collections et préfère travailler « au feeling, « de façon plus intemporelle ». Les aspirations de l’infatigable styliste se tournent plus vers le modèle unique que le prêt-à-porter. « J’aime créer des vêtements très habillés, en utilisant de belles matières. J’aime faire des robes de mariée et des robes de gala ». Bien que distinguée au Festival international de la mode africaine en 2003 dans le cadre du concours jeunes créateurs, Tuga ne souhaite pas se cantonner au simple rang de styliste. Animée d’une irrépressible force motrice, elle considère que la couture n’est pas une fin en soi. « Je pense que c’est une étape. J’ai d’autres envies. Je ne suis pas épanouie à 100% dans ce métier et j’ai encore plein d’autres choses à exprimer ». Pourtant beaucoup donneraient cher pour avoir ne serait-ce que la moitié de son inspiration.
Son parcours, en perpétuel mouvement, Tuga en est fière. « J’ai eu trois ou quatre vies en une seule », commente-t-elle rayonnante. La vie, elle la prend comme elle vient. « Tout n’est jamais négatif. Il y a toujours des choses à tirer des épreuves qu’on traverse ». Positive en diable, elle avoue tirer son optimisme de sa profonde foi en Dieu. Elle aimerait vivre une existence plus harmonieuse avec elle même, mais reconnaît qu’elle est prise au piège du rythme de vie qu’imposent les grandes villes. « On joue un rôle qui nous éloigne de ce que l’on est. On dit toujours qu’on n’a pas le temps, sans se rendre compte que c’est parce que nous ne prenons pas le temps. Et l’on rentre dans le système, moi la première. » Pour autant, elle reste loin d’être un mouton de Panurge, un numéro dans la masse. Car elle vient de loin, qu’elle a une incroyable faim de vivre, et du talent à revendre.
Tugani (Paris)
Styliste créatrice
Tél. : 00 33 6 61 79 66 91